Voir sans savoir

Comment regardons-nous et que voyons-nous ? Voyons-nous le monde tel qu’il est ? Ou plutôt tel que nous aimerions le voir ?

Voir dans ce cas, est-ce maintenir caché ce que l’on ne veut pas voir et dépenser une grande énergie pour éviter de rencontrer ce que l’on tient à ignorer?

Pourquoi cette nécessité de garder dans l’ombre une part du paysage ? Quelles sont les peurs qui sous-tendent cette opération de camouflage ?

Le regard sélectif comme le tri est rassurant et prouve que nous sommes bien en contrôle. Nous contrôlons quoi au juste? Voir pour éviter quoi ? Éviter nos peurs, nos angoisses qui nous taraudent et nous rappellent que nous sommes insatisfait, que quelque chose ne va pas dont nous sommes les victimes ? Ne cherche-t-on pas à fuir ce que nous avons posé à l’extérieur et qui nous met en face de notre misère intérieure ?

Plutôt que de reconnaitre ce manque en soi, nous le plaçons hors de nous, pour en faire un attribut du monde. La vision de ce manque projeté hors de soi déresponsabilise, mais ne suffit pas à apaiser. Les projections sont inquiétantes, survivre demande de les oublier.

Mais de quoi manque t’on au juste aujourd’hui ? Si de toute évidence nous avons pendant notre enfance été nombreux à manquer d’attention, de considérations et de certains besoins essentiels, manquons-nous aujourd’hui de ce que nous n’avons pas eu hier ?

Comment sortir de cette fuite en avant,  cette état d’incomplétude, de désirs inassouvis et de souffrance qui nous séparent du monde? La cause de notre malheur ne vient-elle pas de notre volonté de vouloir  a tout prix éradiquer ce qui n’existe pas et prétendre contre toute évidence que ce que nous refusons de voir est bien réel ?

Quelque chose comme: « Je sais, mais je ne vois pas, mais ce que je ne vois pas existe, croyez-moi. Certes je ne tiens pas à le voir de peur de ne rien voir et par conséquent de ne plus savoir. Je ne tiens pas à effondrer les constructions sur lesquelles je me tiens. je ne veux pas me perdre.» La peur de disparaître dans ce processus est prégnante.Peur de voir comme peur de mourir.

Voir vraiment, n’est-ce pas inverser le regard, le tourner vers l’intérieur et être à l’écoute en soi de la présence du monde? Ne plus chercher à saisir permet d’être saisi par ce que l’on ignore.

Nous ne pouvons reconnaitre le monde quand nous l’enfermons en tentant de le rendre familier. Le monde lui nous reconnaît, nous accueil dans son mystère. Au seuil du regard, il y a la mort de soi, de son désir de comprendre, de contrôler, d’expliquer, mort du monde illusoire que nous avons élaboré, mort de nos certitudes.

Renaitre dans le regard que le monde porte sur nous.
Être comme la liberté de l’arbre offert a la lumière, au vent, nourrit par la terre et la pluie.

Parfois au detour du chemin, sans faire d’effort,  nous sommes surpris par l’instant présent. Le monde bascule et s’ouvre.

Je me rappelle une longue visite au musée d’art moderne de New York, je m’arrêtais devant chaque tableau et laissais les oeuvres me visiter, a l’ecoute de leur résonance ou leur silence. Au dernier étage du musée, je suis resté devant une très grande toile, une peinture des toits d’une ville, une œuvre magistrale. Je passais des détails à la vision d’ensemble, j’appréciais la composition très recherchée, revenais sur les détails. Je me laissais imprégner par l’oeuvre de ce grand artiste. Après un long moment, j’ai soudain réalisé que je n’étais pas devant un tableau, mais devant une fenêtre. Je regardais les  toits de New York. Le paysage était bien réel. Pendant plusieurs secondes j’avais vu la ville avec un œil neuf, comme jamais auparavant.

Je vais revenir à New York et signer cette fenêtre, je veux dire cette peinture, non c’est l’inverse. Je ne sais plus.

Changer son regard n’est donc pas difficile et ne demande aucun effort. À chaque instant il est possible d’abandonner les intentions qui sous-tendent le regard et masquent des pans entiers du monde. En un instant le regard peut s’inverser, entrer en nous et nous transformer.

Comment en arriver là?  Lire, analyser, étudier, pour  comprendre et pour savoir, en verlan pour voir ça ?

Peine perdue, le pouvoir donné au savoir est cécité. La négation vient à la rescousse et inverse d’une autre façon « savoir » pour créé « nonsavoir » ou « inconnaissance », un état de radical acceptation qui ouvre les yeux et laisse entrer en soi le regard du monde. Ce regard porté par la lumière qui est porté par le regard qui est porté par la lumière et inversement se déploie, danse et se conjugue dans tous les sens de traverse et nous traverse . Nos visages apparaissent alors avec les traits de leurs innocences originelles. Nous sommes arrivés « au vrai point de départ* ».

 
* Lorsque je suis venu Te prendre par la main,
Ce n’était pas par jeu, 
Ni pour t’arraisonner.
C’était pour arriver
Au vrai point de départ.
 
Guillevic
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A propos Nicolas Allwright

Comedien, musicien, auteur
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